Dix ans déjà que le Joola a fait
naufrage au large du Sénégal. Un drame qui a fait plus de 2.000 morts, le 26
septembre 2012. Davantage de victimes que le Titanic.
Le Joola ralliait chaque semaine
Ziguinchor, la capitale de la Casamance à Dakar. Au lendemain du drame, le
Sénégal était sous le choc, face à l’ampleur sans précédent de la catastrophe.
«Ils ont accosté le Joola à bord
d’une pirogue. Les militaires leur ont dit de repartir parce que le Joola était
trop chargé. Et puis, ils ont eu pitié d’eux. Ils leur ont fait signe de
revenir», m’a-t-il expliqué, dans les locaux de l’école où il officiait.
Le Joola était conçu pour
accueillir un maximum de 500 passagers. Il en transportait quatre fois plus. Le
contrôle des passagers était effectué par des militaires sénégalais. J’ai
demandé à ce père en deuil s’il n’en voulait pas à ces hommes qui avaient
«condamné ses fils à la mort».
Bien sûr, le drame du Joola a été
bien moins médiatisé dans le monde occidental, où l’Afrique est fréquemment
perçue comme la terre des catastrophes récurrentes. Pourtant, dix ans après,
cette catastrophe reste dans bien des mémoires.
Le Sénégal demeure un symbole
fort: le pays d’Afrique francophone où la démocratie est la mieux ancrée. Un pays
qui fait bien souvent figure de modèle: celui où François Hollande effectuera
le 12 octobre prochain sa première visite officielle en Afrique, avant de
gagner Kinshasa et le sommet de la Francophonie.
A Dakar, qui ne connaît pas une
victime du Joola ou le parent d’une victime du Joola? La plupart des victimes
de ce drame étaient d’origine casamançaise. Elles revenaient à la capitale,
après un séjour estival sur leur terre d’origine.
Je ne peux sortir de ma mémoire
le visage d’un instituteur de Diacksao, une banlieue populaire dakaroise. Un
homme d’origine casamançaise. Resté extrêmement stoïque dans sa douleur. Il
évoquait d’une voix égale le destin de ses deux jeunes fils, décédés dans le
naufrage. Originaires de l’île de Carabane, située sur le chemin de la capitale
sénégalaise, ils devaient revenir à Dakar pour la rentrée scolaire.
Il m’a répondu:
«Pas du tout. Je savais que mes
fils n’allaient pas vivre longtemps, ils étaient trop doués, ils allaient avoir
des problèmes graves.»
Ces déclarations m’ont troublé.
Même si un autre habitant de Diacksao, enseignant lui aussi, a trouvé ces
propos logiques.
«Ici, on ne s’étonne pas que
l’enfant trop doué disparaisse brusquement. Il y a aura toujours quelqu’un pour
lui jeter un mauvais sort. Pour couper la tête qui dépasse.»
J’ai aussi passé de longues
heures avec Mariama Diouf. Seule femme rescapée du naufrage, Mariama Diouf
était alors enceinte. Fille de pêcheurs, elle a réussi à nager dans les eaux
froides de l’Atlantique jusqu’à l’arrivée des secours, plusieurs heures après
le drame. Son enfant avait été rebaptisé «bébé Joola» par les médias
sénégalais, trop heureux de médiatiser ce petit îlot de bonheur au milieu de
cet océan de détresse.
Habitée par le sentiment d’être
une miraculée, Mariama Diouf, comme les autres survivants, s’étonnait aussi du
rôle ou plutôt de l’absence de rôle joué par les autorités sénégalaises.
L'inertie des autorités
Dès que le Joola a commencé à
chavirer, les passagers ont réussi à alerter leurs parents grâce à leurs
téléphones portables. Des témoignages poignants ont été publiés dans la presse:
ceux de tous ces passagers qui disaient ainsi adieu à leur famille, tous ces
hommes, femmes et enfants qui mouraient en direct.
«Pourtant malgré les téléphones
portables, il a fallu attendre que l’ambassade de France contacte les autorités
sénégalaises pour que la marine nationale vienne au secours des naufragés.
Plusieurs heures précieuses ont été perdues», explique un diplomate français.
Les premiers secours ont été
portés par des pêcheurs: ils ont réussi à sauver soixante-dix passagers.
Comment expliquer la lenteur des
autorités sénégalaises? Une réaction plus rapide n’aurait-elle pas permis de
sauver davantage de vies?
Aujourd’hui encore, ces questions
demeurent sans réponse. Aucun des responsables n’a été jugé. Aucune
condamnation n’a été prononcée. Les familles des vingt-deux Français décédés
dans le naufrage demandent toujours des comptes à la justice. Tout comme celles
des Sénégalais.
Autre question sans réponse.
Aujourd’hui un tel drame pourrait-il se produire? Après le naufrage, pendant
des semaines, les médias sénégalais ont multiplié les éditoriaux vibrants sur
le thème du «plus jamais ça».
Mais concrètement, quelles
mesures ont été prises? Certes, le remplaçant du Joola paraît de prime abord
moins chargé. Je l’ai emprunté à plusieurs reprises sans me sentir en danger.
L’arrivée à Ziguinchor, saluée par les dauphins qui sautent autour du ferry,
reste un moment de pur bonheur pour les enfants.
Corruption, quand tu nous tiens
Pourtant dix ans après, les
transports en commun restent toujours aussi dangereux au Sénégal. Les «cars
rapides» sont toujours aussi surchargés. Combien de policiers ferment les yeux
sur le mauvais état des véhicules, dès lors qu’un billet est glissé
discrètement dans leurs mains?
Difficile d’emprunter la route
sans croiser la carcasse d’un car rapide renversé sur le bas-côté. Un drame de
grande ampleur peut se reproduire demain. Un tragique fait divers a provoqué
des dizaines de morts en 2010. Deux cars de la même compagnie se sont percutés.
Le patron de la compagnie avait promis une prime au chauffeur qui arriverait
le… premier. Sans préciser s’il devait arriver ou non en vie. Aucune sanction
n’a été prise contre ce type d’incitation à développer des conduites à risque.
Autre question troublante:
pourquoi les inondations continuent-elles à faire autant de morts à Dakar?
Le régime Wade a su trouver des
dizaines de millions d’euros pour construire une statue de la Renaissance
africaine. Mais l’argent pour construire des canalisations dignes de ce nom, où
est-il passé?
Personne n’a rendu justice aux
victimes du Joola. Cette culture de l’impunité se retrouve à tous les niveaux
de la société. En douze ans de pouvoir, le président Abdoulaye Wade (qui a
dirigé le Sénégal de 2000 à 2012) ne s’est guère illustré par sa capacité à
responsabiliser les autorités et les populations.
Il n’a jamais donné l’exemple. Il
n’a jamais fait juger les responsables du drame du Joola. Il a accordé
l’amnistie aux assassins de maître Babacar Seye, le vice-président du conseil
constitutionnel abattu en mai 1993, sans même qu’ils aient été jugés.
Abdoulaye Wade n'a rien fait
Wade avait promis de faire juger
Hissène Habré, l’ex-dictateur tchadien qui coule des jours tranquilles à Dakar.
Alors même qu’il est accusé par les organisations de défense des droits de
l’homme d’avoir fait assassiner des milliers de ses compatriotes.
Encore une promesse de justice
que Wade n’a jamais honoré. Ce chef d’Etat qui avait déclaré publiquement «Si
je l’ai dit je me dédis» (Ma Waxoon, Waxeet, en wolof) n’a jamais fait du
respect de ses promesses une priorité.
Wade ne s’est guère illustré non
plus dans la chasse aux dirigeants suspectés d’avoir détourné des fonds.
Macky Sall, son successeur élu le
25 mars 2012, a promis de mettre fin à l’impunité. Il a fait un premier pas
dans ce sens, en faisant jeter en prison Béthio Thioune. Un marabout accusé
d’avoir commandité le meurtre de deux de ses fidèles.
Mais il est vrai que Béthio
Thioune était avant tout un chaud partisan d’Abdoulaye Wade. Ses disciples
n’hésitaient pas à manier le gourdin pour faire entendre raison à ceux qui
n’étaient pas assez sensibles au charme désuet des discours de Gorgui (le
vieux, en wolof, surnom de l’ex-président sénégalais).
Pour montrer que l’impunité n’est
plus de mise, il faudra que Macky Sall fasse juger des membres de l’ancien régime
accusés de détournements de fonds.
Pour reprendre le vocabulaire,
des jeunes «révoltés» du mouvement Y en a marre, Macky Sall devrait aider à
l’émergence du NTS, le «nouveau type de Sénégalais». Celui qui reste insensible
à la corruption.
Car «la corruption tue» aussi sûrement que le
paludisme ou la guerre. Comment expliquer que plus de 2.000 passagers aient été
autorisés à monter dans un bateau qui ne peut en contenir que 500? Comment
comprendre que l’on se moque ainsi des lois de la gravité, si des pattes n’ont
pas été graissées.
Oui la corruption a tué, là comme
ailleurs. Macky Sall devra s’attaquer à l’impunité. Ainsi, l’on pourra enfin
dire que les suppliciés du Joola peuvent reposer en paix au fond de l’océan.
Si les mentalités changent à cause
de ce drame. Ainsi, l’on pourra considérer que ces 2.000 passagers ne sont pas
tout à fait morts pour rien. Qu’ils ne sont pas morts en vain.
Pierre Cherruau -Slateafrique

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