Au moment où le régime du président burkinabè, Blaise Compaoré, est fragilisé, deux assassinats officiellement non élucidés remontent à la surface : ceux de Thomas Sankara et de Norbert Zongo. La justice du Burkina Faso va-t-elle convaincre de sa bonne foi ?
Bien qu’il
se mure dans un silence de comateux, Blaise Compaoré ne doit pas beaucoup
fermer l’œil. Après 26 ans de pouvoir, le sommeil du président burkinabè est
sans doute perturbé par une défiance politique tout à fait inédite. À l’heure où
le principal parti qui le soutient - le Congrès pour la démocratie et le
progrès (CDP) - souffre d’une hémorragie de militants de premier plan, deux
dossiers judiciaires se rappellent au mauvais souvenir du premier magistrat du
Faso. Et réveillent concomitamment deux fantômes : celui d’une plume-à-gratter
et celui d’un frère d’arme iconique qui viennent chatouiller les orteils du
“beau Blaise”.
28 mars
2014, 15 ans après l’assassinat de l’homme de presse burkinabè Norbert Zongo,
la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples évoque "un certain
nombre de carences dans le traitement de cette affaire par la justice
nationale". Saisie par les avocats des héritiers du journaliste
d’investigation, elle vient de rendre un long arrêt. Le juge Gérard Niyungeko
indiquait vendredi 28 mars que la justice burkinabè n’avait pas fait ce qu’il
fallait pour identifier et présenter devant la justice les auteurs de
l’assassinat, ce qui pourrait être considéré comme une violation des traités
internationaux qui garantissent la protection des droits de tout citoyen. En
cause : des problèmes de timing dans les procédures et un manque d’empressement
à explorer plusieurs pistes tracées, à l’époque, par la Commission d’enquête
indépendante. Norbert Zongo enquêtait sur l’assassinat du chauffeur du frère du
président Compaoré.
Est-il dans l’intérêt du régime burkinabè de laissait
penser que ceci pourrait expliquer cela ?
En avril
2006, déjà, le Comité des droits de l'homme de l'ONU demandait à l'État
burkinabè de garantir aux familles une justice impartiale.
Hasard du
calendrier, une autre juridiction doit s’exprimer ce 2 avril. La Chambre civile
du tribunal de grande instance de Ouagadougou doit annoncer son verdict sur une
demande d’exhumation du corps de Thomas Sankara, président du Burkina Faso
disparu lors d’un coup d'État qui porta au pouvoir l’actuel locataire du
palais. Le 15 octobre 1987, quinze responsables de la "Révolution
démocratique et populaire" – dont
son président – auraient été enterrés au cimetière de Dagnoën, sans que leurs
familles puissent les identifier. Les ayants droit de Sankara souhaitent que
leurs dépouilles soient expertisées, afin que l’on connaisse avec certitude
leurs identités et que l’on infirme éventuellement la "mort
naturelle" officiellement évoquée sur les actes de décès. En avril 2006,
déjà, le Comité des droits de l'homme de l'ONU demandait à l'État burkinabè de
garantir aux familles une justice impartiale. Celle-ci commence par la preuve
des enterrements...
Portée
symbolique
Bien sûr,
les militants qui commémorent, chaque 13 décembre, l’assassinat de Norbert
Zongo se font peu d’illusion sur la possibilité d’une issue judiciaire,
quelques années après le décès du seul inculpé dans cette affaire, l’ancien
responsable de la garde présidentielle, Marcel Kafando. Bien sûr, peu
d’hypothèses accréditent la thèse selon laquelle le corps de Thomas Sankara ne
se trouverait pas à Dagnoën. Mais les deux rebondissements de cette semaine ont
une portée symbolique certaine. Zongo et Sankara sont les deux icônes de la
jeunesse burkinabè, majoritaire dans le pays. La reconnaissance du mauvais
traitement judiciaire de la disparition de l’un et la puissance dramaturgique
de l’exhumation de l’autre galvaniseraient une population qui se surprend,
depuis une année, à imaginer la fin du régime actuel.
Blaise
Compaoré n’est plus éligible, si l’on s’en tient au verrou constitutionnel
justement élaboré suit à l’émotion suscitée par la mort de Zongo. Le président
est pris dans un étau, oppressé entre la loi fondamentale qui lui indique la
sortie et la pression d’une opposition requinquée, capable de compromettre sa
modification. Il n’avait vraiment pas besoin qu’on ressuscite des fantômes ; ni
Sankara, le chantre de l’intégrité burkinabè, ni Zongo, le porte-voix des
sans-voix. Ultime énigme : des perspectives judiciaires dans le ciel de
Compaoré sont-elles de nature à lui faire lâcher le pouvoir, comme convenu, ou
à s’accrocher à son immunité présidentielle ?Jeuneafrique.com

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