Alcool, homosexualité, religion...L'hebdomadaire TelQuel a donné la parole à des Marocains qui refusent de se plier à ces règles qui sont considérées comme la norme. 4 + 9 = 13. Quatre hommes et neuf femmes ont accepté de témoigner, à visage découvert, de leur révolution personnelle, intime, singulière.
Ils sont jeunes et inconnus pour la plupart. Ils ressemblent
à tout le monde et à tous les autres, mais ils ne font pas et ne pensent pas
forcément comme les autres. Ils sont différents.
En invitant ces voix à s’exprimer, le magazine marocain
TelQuel met en avant la différence comme source de richesse.
Il s’agit de prêter attention et d’écouter ces individus,
ces voix plurielles, sincères, ces femmes et ces hommes dont les témoignages
peuvent parfois surprendre, heurter, mais très souvent toucher et inviter à la
réflexion. Bonne lecture…
Aadel Essaadani, 45 ans, militant et acteur culturel
«Je ne me cache
pas pour boire»
Beaucoup de nos compatriotes boivent de l’alcool mais ne
l’assument pas. Ce comportement incarne, à sa manière, la schizophrénie du
sous-développement et perdure car l’individu n’existe pas encore véritablement
chez nous.
Le Marocain moyen préfère cultiver une image de «saint», en
famille comme en société. Et quand il succombe à des tentations humaines, il
préfère se cacher pour ne pas heurter.
En ce qui me concerne, je refuse de me cacher pour boire, ni
même d’utiliser ces fameux sacs en plastique noir dans lesquels les marchands
d’alcool emballent les bouteilles.
Ces mikate (les sacs en plastique noir, ndlr) sont l’emblème
même de blad schizo (pays schizophrène, ndlr): tout le monde sait qu’elles
contiennent du vin, de la bière ou du whisky, mais tout le monde fait semblant
de ne rien voir.
Et la situation devient pathétique lorsque la personne qui a
ces mikate entre les mains tombe sur des flics; ces derniers ne se soucient pas
tant de la dimension halal/haram que d’obtenir leur part du gâteau...
Personnellement, je me suis révolté tout petit contre cet
état de fait, qui veut qu’on peut tout faire à condition de ne jamais rien dire
ou montrer.
Observant la dichotomie comportementale des adultes, je ne
comprenais pas qu’ils n’assument pas un fait que nul n’ignorait. Je considérais
ces non-dits et cette hypocrisie comme un manque de courage, de lâcheté pure et
simple.
Le Maroc est un pays à références multiples, depuis des
siècles. Un pays ouvert à la modernité et sûr de ses origines et références.
Mais il y a, aujourd’hui, une tendance à hiérarchiser les
références, entre tradition et modernité, par exemple!
Le gouvernement et les institutionnels placent l’islam comme
référence supérieure et donnent la légitimité, dans une démarche populiste, aux
pratiquants de décider des comportements des autres...
Il y a là de quoi nourrir les bases d’une éventuelle «guerre
civile», dès lors que l’on met sur la balance le respect des minorités, des
libertés individuelles... et l’islam. Sans oser parler de laïcité ou de
sécularisation. Rayan Benhayoun, 23 ans, étudiant en école de commerce
«Je ne cache pas mon homosexualité»
Je me suis rendu compte de mon homosexualité vers l’âge de
12 ans. Je n’avais jamais eu de sentiments pour une fille, je ne me sentais pas
comme un garçon de mon âge dit «normal».
A ce moment-là, j’ai su que j’étais différent. Que j’étais
gay, et que je ne l’avais pas choisi. Et c’est à partir de là que j’ai commis,
je pense, l’une des plus grosses erreurs de ma vie.
J’ai nié, j’ai refoulé. Depuis ce jour, j’ai vécu une
véritable torture mentale. J’y pensais tout le temps. Et j’effectuais un énorme
travail sur mon mental.
Je me forçais à être hétérosexuel. Bien entendu, cela
n’aboutissait pas. J’ai fait mon «coming-out» à 16 ans, non pas par courage
mais plutôt par lassitude. Je n’en pouvais plus de vivre dans l’hypocrisie et
dans le mensonge tout le temps.
J’en avais marre de cacher ce mal-être, et de me cacher
derrière ce masque de «Rayan mec tout à fait banal». Je n’avais plus envie
d’être un lâche!
Pour les membres de ma famille, cela a été le choc de leur
vie. Cette révélation a eu l’effet d’une bombe, et j’ai entendu les propos les
plus violents et les plus horribles de toute ma vie.
Ce n’est qu’après un exil et des années écoulées que notre
relation a renoué avec la normalité. L’homosexualité ne se vit clairement pas
de la même manière partout. Au Maroc, elle pâtit encore d’images réductrices et
caricaturales.
L’Etat et la société sont homophobes. L’homosexualité est un
délit puni de trois ans d’emprisonnement.
Je suis très en colère contre mon pays qui ne respecte pas
la Charte des droits de l’homme qu’il a signée, qui ne me permet pas de vivre
dans la dignité et me traite comme un citoyen de seconde zone, alors que j’ai
les mêmes obligations que les autres.
Je sais que l’égalité des droits n’est pas pour bientôt,
surtout au sein d’une société largement homophobe et hypocrite, qui n’est pas
assez mature intellectuellement pour faire preuve de tolérance et penser à
l’être humain qu’est tout homosexuel.
Hind Bariaz, 35 ans, professeur d’anglais
«J’ai le droit d’avorter si je le souhaite»
Mon corps m’appartient et l’avortement est mon droit. Je le
dis et je le crie haut et fort, d’autant que je l’ai vécu. J’ai avorté et je ne
m’en cache pas.
Mon compagnon et moi étions très sereins face à cette
décision, que nous avons prise d’un commun accord, car avoir un enfant ne
correspondait simplement pas à nos projets et cette grossesse était un
«accident».
Nous avons donc réagi en adultes et de manière pragmatique.
Notre seul vrai souci était de réunir la somme nécessaire pour avorter, ce qui
était loin d’être facile vu le prix de l’opération, et de trouver un médecin
qui accepte de le faire.
«Il suffit d’écouter les femmes», affirmait Simone Veil, en
1974, pour défendre au parlement français le projet de loi pour légaliser
l’avortement.
Des milliers de femmes avortaient clandestinement chaque
année à l époque en France, comme elles continuent de le faire au Maroc.
Des milliers de femmes subissent ainsi la solitude, la souffrance
physique et l’opprobre de toute une société. Simone Veil parlait pour toutes
ces femmes qui, dans leur immense majorité, se taisaient. Comme chez nous.
II suffit d’écouter les femmes... Mais encore faut-il
qu’elles parlent.
Aujourd’hui, moi je le fais. Pour toutes celles qui se sont
fait avorter. Pour leur détresse. Pour qu’elles n’aient plus à subir cette
terrible angoisse et la culpabilité. Pour qu’on ne trouve plus de bébés dans
les poubelles.
Pour qu’elles ne meurent plus en s’empoisonnant avec des
herbes, ou en s’enfonçant des aiguilles à tricoter parce qu’elles n’ont pas
trouvé 3000 dirhams pour payer leur avortement chez un médecin. Pour la liberté
d’aimer. De vivre.
Chez nous, on crie au meurtre dès qu’on parle d’avortement
en oubliant vite les milliers d’enfants abandonnés dans la rue.
En conclusion, j’aimerais reprendre ce bon mot de Guy Bedos
: «Si on écoutait les opposants à l’avortement, on tricoterait des brassières
aux spermatozoïdes».
Nizar Bennamate, 26 ans, journaliste
«Je refuse l’idée d’être musulman de naissance»
Certes, nous héritons tous de la religion de nos parents.
Mais arrive un moment où chacun doit s’interroger et user de son intelligence
pour trancher, faire ses choix.
Non, la liberté de conscience n’est pas l’affaire d’une
minorité, elle doit être l’affaire de tout le monde.
En commençant par les Marocains qui désirent pratiquer leur
religion sans la tutelle de l’état fixant la Sunna et le rite malékite comme
doctrines officielles, en passant par les salafistes qui puisent dans le
wahhabisme, ceux qui souhaitent se convertir à une autre religion, ou encore
ceux qui ne veulent appartenir à aucune.
Tout le monde est concerné par cette liberté puisqu’elle
concerne l’intimité de chacun. Dès que l’on retire aux citoyens la liberté de
pratiquer leur religion comme ils l’entendent, ou de n’en pratiquer aucune, la
brèche est ouverte à une série d’interprétations aussi diverses que
contradictoires de ce que devrait être le fait religieux.
La plupart des Marocains ne se reconnaissent ni dans les
fatwas d’Al Qaradaoui, ni dans les envolées lyriques de Fizazi, et encore moins
dans les décisions du Conseil des ouléma.
Les Marocains veulent pratiquer la religion comme leur
conscience le leur dicte, sans tutelle aucune. En un mot, avec une autonomie de
jugement.
Une chose qui m’a toujours marqué: alors que l’alcool est
censé être interdit aux musulmans, la majorité de ceux qui le consomment sont
musulmans ou réputés comme tels. Quelle relation me diriez-vous? La reconnaissance
de la liberté de conscience ferait que l’état n’interviendrait plus dans la
sphère de la spiritualité individuelle (qui relève de la sphère privée).
Et donc les lois à vocation publique ne prendront plus en
considération l’appartenance religieuse. Sans quoi, elles deviendraient
contradictoires avec ce même principe de liberté de conscience. Pour moi, la
foi est par définition un choix qui ne doit jamais être fait sous la
contrainte. Le fait de ne pas reconnaître cette évidence revient à renier la réalité
de l’être humain.
Fatym Layachi, 29 ans, comédienne
«Je refuse de cacher mon corps»
Jamais je ne renierai mon corps. Ce corps que j’ai montré
dans mon dernier film, Femme écrite. Non pas par impudeur, non pas par
inconscience ou gratuité.
Tout le contraire. Le réalisateur Lahcen Zinoun m’a offert
un rôle sublime, un rôle de femme, berbère et tatouée.
Un rôle qui raconte cette mémoire que l’on efface. Un rôle
qui raconte ces histoires qui s’écrivaient dans la chair.
Bien sûr, j’ai ma pudeur. J’ai même des complexes par
dizaines. Je suis cette fille qui reste en paréo. Et je suis aussi cette fille
qui a bien lu dans les magazines comment tricher entre les couleurs et les
matières pour cacher ses défauts.
Alors, oui, ce n’était pas tout le temps simple de montrer
sa chair. Je l’ai fait. Assumant chacun de mes actes devant la caméra, faisant
bien plus confiance à mon réalisateur qu’à moi-même.
Mon corps vit. Me fait vivre. Me fait ressentir. Me fait
être ce que je suis. Ce que je suis. Bien sûr je ne suis pas que ça. Mais bien
sûr je suis d’abord ça. Et je ne peux pas être moi si je cache ce que je suis.
Oui j’ai un visage. Et en plus j’ai choisi un métier où je
le montre. Oui j’ai des lèvres. Et en plus je parle. Je dis ce que je pense et
quelques bêtises.
Oui j’ai des yeux. Et en plus j’aime bien le khôl et des
fois je pleure alors ça coule un peu. Oui je me perche sur hauts talons, juste
parce que je trouve ça plus joli.
Je suis mes blessures, mes égratignures et mes cicatrices.
Je suis mes cheveux et cette frange que je coupe moi-même avec des ciseaux de
cuisine sous le regard inquiet de ma copine. Je suis mes bras que j’aimerai
bronzés toute l’année.
Je suis mes jambes qui malgré la mode n’aiment pas beaucoup
les jeans slims. Je suis mes mains et mes pieds dont je prends extrêmement soin
car l’assurance se trouve parfois dans l’éclat du vernis à ongles.
Et jamais je ne renierai mes veines dans lesquelles coule
mon sang. Jamais je ne renierai ma chair sur laquelle j’ai ancré mes rêves de
gamine et mes délires d’adolescente. Et que ceux à qui ça ne plait pas baissent
les yeux. Car moi je ne les baisserai pas.
Source : slateafrique

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