L’affaire du clan El Maleh a remis le Maroc sur la sellette en matière de trafic de drogue. Mais tout n’est pas dit.Le Maroc et le trafic de cannabis ont une longue et tortueuse histoire commune. L’affaire du clan El Maleh (le 10 octobre, une vingtaine de personnes ont été interpellées en France et en Suisse, dans le cadre d'un réseau de trafic de drogue, dont une élue locale écologiste parisienne, ndlr) et de son incroyable lessiveuse a mis en lumière un vaste réseau aux ramifications internationales (Maroc, France, Espagne…) qui opère à large échelle et presque en toute impunité.
Quels sont les véritables ressorts de la «Moroccan Connection»,
devenue au fil des décennies une des mafias les plus sophistiquées du trafic de
drogue et une des plus influentes en Europe?
Voici quelques vérités trop souvent escamotées sur l’ampleur du fléau.
Un royaume atteint par le «syndrome colombien»
L’affaire du type «El Maleh» n’est guère une exception malgré son caractère
spectaculaire et la complexité de sa «machinerie» comme l'a exposé le
parquet de Paris.
De 2006 à 2010, plus de 16 tonnes de drogue ont été saisies en Méditerranée
et 19 «Go Fast», ces embarcations ultra-rapides dont le mode opératoire
s’inspire des méthodes usitées par les narco-trafiquants sud-américains, ont été
interceptés par les autorités françaises.
La préfecture maritime française avait estimé à l’époque à 32 tonnes la
drogue rejetée à la mer. Ces opérations de lutte contre les trafic illicites
conduites par le préfet maritime de la Méditerranée avec la douane, le centre de
coordination de lutte antidrogue de la Méditerranée (Ceclad-M) et le SRPJ de
Marseille, ont révélé que les trafiquants marocains ne se satisfont plus comme
par le passé d’intermédiaires espagnols.
Ils opérent dorénavant directement sur le territoire français où ils ont
établis leurs réseaux d’acheminement du haschich jusqu’au cœur des banlieues
françaises.
Dans les montagnes du Rif marocain, les petits cultivateurs d’antan aux
parcelles exigues ont été quasiment «syndiqués» en un chapelet de
«coopératives mafieuses» contrôlées par de puissants barons de la
drogue, dont la puissance financière leur garantit l’impunité auprès de la Gendarmerie royale, les notables
politiques locaux, la douane et la Marine royale.
Ceux-ci brassent des fortunes colossales qui avoisineraient selon les
estimations les plus crédibles 10% du PIB marocain, soit 10 milliards de
dollars, impliquant de facto un risque majeur de sécurité. Certains groupuscules
salafistes au Maroc ont d’ailleurs déjà tenté de se greffer sur ses réseaux pour
financer le djihadisme dans le pays, mais aussi à un niveau international.
Un deal bancal avec l’Union Européenne
Le Maroc avait annoncé «la guerre à la drogue» en octobre 1992 et
s’engageait alors à en finir avec la culture du kif qui occupait quelque 70.000
hectares, à la condition que l’Europe lui accorde des aides conséquentes pour
éviter une jacquerie des 200.000 paysans qui en vivaient.
Pour Rabat, ces aides promises ont été insuffisantes.
«Pendant ce temps, on apprenait que la même herbe est cultivée sous serre aux Pays-Bas, où elle est vendue dans des magasins qui ont pignon sur rue. Voilà qu'un pays européen concurrence un pays en développement qui s'apprêtait à appliquer les leçons de morale données par la Communauté européenne» écrivait alors Tahar Ben Jelloun, dans La Republicca, reflétant ainsi les vues marocaines.
En 1994, l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD) remettait à l'Union
européenne un rapport confidentiel explosif accusant le Maroc d'être «devenu
en quelques années le premier exportateur de haschisch dans le monde et le
premier fournisseur du marché européen».
Le Monde du 3 novembre 1995 publiait le contenu de ce rapport impliquant le
Palais lui-même.
«Que ceux qui font le trafic des armes ne viennent pas donner de leçons à ceux qui cultivent une herbe qui n'est même pas une drogue dure!» avait alors répliqué la presse officielle marocaine, alors que Hassan II intentait même un procès au Monde, finalement perdu après d’interminables procédures judiciaires.
Officiellement, depuis l’avènement du roi Mohammed VI en 1999, les surfaces
cultivées de cannabis ont été considérablement réduites avec l’aide de l’Union
Européenne et des Etats-Unis. La superficie des terres consacrées à cette
culture aurait ainsi diminué de 65% de 2003 à 2010.
En échange, Bruxelles et Washington ont consenti une aide économique
substantielle pour mettre à niveau le Nord du royaume, une des régions les plus
miséreuses du pays.
Ces programmes, axés sur la reconversion des cultures, ont été accompagnées
d’une incessante communication des autorités marocaines sensée démontrer sa
détermination à éradiquer le trafic à la source.
Un trafic plus élaboré et désormais mondialisé
Mais la réalité est plus prosaïque. Si les surfaces cultivées ont été
certainement réduites, le trafic, lui s’est considérablement élaboré.
Le produit lui-même a été affiné pour répondre à la demande croissante en
Europe. De l’herbe traditionnelle mélangée au tabac, les trafiquants ont
développé des résines compactes à plus forte valeur ajoutée.
Les nouvelles routes de la drogue ouvertes à partir des ports et criques du
nord marocain servent aussi de plaques tournantes à d’autres drogues plus dures
comme la cocaïne sud-américaine qui, depuis les mesures draconniennes prises
après le 11-Septembre rendant plus difficile son acheminement des Amériques vers
l’Europe, ont dû se trouver d’autres canaux de transit.
De plus, la cocaïne sert aussi parfois de monnaie d’échange au cannabis dont
les trafiquants marocains alimentent la consommation émergente des grandes
villes comme Tanger, Casablanca ou Marrakech, où la demande est en plein essor.
Il n’est d’ailleurs plus étonnant de voir cités des Latino-Américains dans
les affaires liées à la drogue au Maroc ou de découvrir que des narcotraficants
marocains outre-Atlantique, comme un certain Karim Fay en cavale et qui a fini tout récemment dans une prison hondurienne.
Aussi, le seul pays d’Afrique du Nord a avoir obtenu le statut avancé avec l’Union Européenne est aussi
celui qui l’inonde de drogue.
Une mécanique bien huilée
La «mécanique bien huilée» des frères El Maleh qui
s’alimentait de l’argent du cannabis marocain et s’appuyait en partie sur les
besoins de blanchiment des évadés fiscaux en Suisse, n’a pu se réaliser que
grâce à la conjonction de plusieurs facteurs et de la rencontre d’acteurs aux
liens à priori improbables.
Les barons rifains maîtrisant la production dans leur fief et l’exportation
vers l’Europe via leur diaspora en Espagne, en France, en Italie et dans le
Bénélux constituée par l’immigration, se sont associés aux filières implantées
dans d’autres secteurs, notamment celles animées depuis des années par des
Européens d’origine marocaine ayant leurs entrées dans le transport
international, la finance off shore et les paradis fiscaux.
Au début des années 2000, les affaires dites du Sentier I et II et de la Société
Générale avaient révélé au grand jour leur «savoir-faire» en la
matière. La devanture de certains négoces dans le textile et l’habillement
cachaient déjà de juteux trafics en tout genre dont celui du blanchiment de
l’argent de la drogue.
En ce temps-là, l’affaire Steve O’hana, évocatrice de celle des El Maleh,
avait tout aussi défrayé la chronique.
Le Maroc, base arrière du grand banditisme
On sait que l’essoreuse des El Maleh fonctionnait à plein régime (jusqu’à 100 millions
d’euros). L’argent provenant de la vente de cannabis était soit renvoyé au Maroc
par camion soit livré dans des sacs aux fraudeurs fiscaux français, en
contrepartie de transferts bancaires depuis leur compte suisse.
Si le volet français a permis de déclencher l’enquête et lever le voile sur
la liste des candidats à l’arnaque au fisc, celui mettant en cause la filière
marocaine demeure bien opaque, que ce soit à propos des fournisseurs de came que
de la destination finale de l’argent blanchi sous les palmiers de Marrakech ou à
Marbella, repaires des aigrefins marocains et de leurs complices.
Un des protagonistes de l’affaire a fui au Maroc où il a finalement été appréhendé à la demande
des enquêteurs européens. En réalité, il pensait y être à l’abri. Sous le soleil
du Maroc, des centaines de traficants, de patrons-voyous et de banquiers véreux
agissent sans contrainte, réinvestissant l’argent sale de la drogue
principalement dans l’immobilier, le tourisme, la restauration, le jeu, le
commerce de franchises internationales et même la Bourse.
Depuis les années 2000, le grand banditisme européen y a élu une tranquille
base arrière avec l’appui de complicités qui atteignent parfois les marches du
Palais.
Ali Amar, à Casablanca-slateafrique

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