Avant d'accéder au pouvoir suprême, des dirigeants africains ont effectué des séjours en prison. Une période délicate qui a pu contribuer à leur prestige.L'ancien président du Sénégal, Me Abdoulaye Wade (2000 à 2012), a une longue carrière politique derrière lui. Il a effectué son premier séjour en prison en août 1985.
Il a été arrêté alors qu’il participé à une marche pour la libération de Nelson Mandela. Depuis lors, le chef de l’opposition sénégalaise à effectué plusieurs séjours en prison. Ces passages par la case prison ont émaillé sa longue carrière.
Sa grande œuvre politique avait commencé en 1973, il est alors considéré comme un homme de compromis, naviguant entre l’opposition et ses flirts avec le pouvoir de l’ex-président Abdou Diouf (chef de l’Etat de 1980 à 2000).
Le fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS) a longtemps brigué la magistrature suprême, en participant notamment aux élections présidentielles de 1978,1983, 1988 et 1993. Mais sans succès jamais l’emporter. Pourtant, il ne s’est jamais découragé.
Dans ses moments de doute, il repensait à la carrière hiératique de François Mitterrand. Wade savait, tout comme l’ex président français, qu’il fallait «laisser le temps au temps», prendre des coups et savoir en donner avant d’arriver à conquérir le pouvoir.
Peu après les législatives de 1993, Me Abdoulaye Wade ainsi que trois autres membres de son parti sont arrêtés, soupçonnés d’avoir fait assassiner le vice-président du Conseil constitutionnel, Babacar Sèye. Faute de preuves, ils sont remis en liberté trois jours après.
C’est sous le slogan de Sopi (changement en wolof, la langue la plus parlée au Sénégal) que le leader du PDS se présente à la présidentielle de 2000. Arrivé largement en tête au premier tour face à Abdou Diouf, le président sortant, il bénéficie au second tour d’un report de voix de Moustapha Niasse grâce auquel il accède à la magistrature suprême. C’est le couronnement de la persévérance et de la ténacité.
Deux ans après son élection, Me Abdoulaye Wade accorde alors la grâce présidentielle aux trois assassins de Me Babacar Sèye, non sans laisser libre cours à l’imagination des Sénégalais sur sa supposée implication dans cette affaire.
Arrivé au pouvoir, il n’hésitera pas employer les méthodes que les anciens maîtres du Sénégal lui avaient appliqué: en juillet 2005, Wade a jeté en prison, Idrissa Seck, celui qu’il considéré comme son fils spirituel.
Ce séjour à l’ombre de sept mois pour son ex-Premier ministre lui a conféré une grande popularité. A sa sortie de prison, le maire de Thiès avait gagné en popularité. Il est arrivé deuxième lors de la présidentielle de 2007, un exploit qu’il n’a pas renouvelé depuis. Lors de la présidentielle de 2012, Idrissa Seck a réuni à peine de 5% des suffrages.
6 — Alpha Condé, le souffre-douleur devenu président
L’actuel président de Guinée-Conakry, Alpha Condé, est un militant politique depuis les années de la féroce dictature de Sékou Touré, lequel a conduit la Guinée à l’indépendance en disant «Non», au général Charles de Gaulle.
C’est en 1977 qu’il fonde le Mouvement national démocratique (MND). La lutte du parti est d’abord clandestine. De mutation en mutation, il devient finalement le Rassemblement du peuple Guinée (RPG), à la faveur de l’ouverture politique au multipartisme dès 1991.
Cette ouverture politique n’est pas de tout repos pour le professeur Alpha Condé. Le colonel Lansana Conté qui succède à Sékou Touré à la mort de ce dernier, n’entend pas céder le pouvoir.
A la présidentielle de 1993 à laquelle Alpha Condé est candidat, Lansana Conté fait annuler les résultats dans les régions où celui-ci a le vote majoritaire. Puis, il est proclamé vainqueur.
Il en est de même au scrutin suivant, celui de 1998, où Alpha Condé est arrêté et jeté en prison alors qu’il tente de quitter le pays. D’autres membres de l’opposition sont également arrêtés pour supposée tentative de rébellion.
L’arrestation et l’emprisonnement d’Alpha Condé dure vingt mois. Pour «atteintes à l’autorité de l’Etat et à l’intégrité du territoire national». Cette condamnation soulève de vives protestations internationales. Ce qui fait de lui une icône de l’opposition guinéenne.
L’artiste ivoirien Tiken Jah Fakoly chante alors: «Libérez Alpha Condé». Grâce à la mobilisation de la communauté internationale, Alpha Condé est libéré le 18 mai 2001 à la suite d’une grâce présidentielle.
A la mort du président Lansana Conté, l’armée dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara prend le pouvoir en décembre 2008. La pression de l’opposition et des organisations de la société civile pour une transition démocratique conduit à une réaction violente de la junte au pouvoir.
Le massacre du 28 septembre dans l’enceinte du stade de Conakry perpétré par l’armée en est le couronnement. A sa suite, la tentative d’assassinat raté du président Moussa Dadis Camara ouvre une nouvelle transition qui aboutit à la présidentielle de 2010. Alpha Condé est enfin élu au second tour face à Cellou Dalein Diallo, non sans contestation.
Karim Wade prêt à y passer!
En Afrique, le passage par la case prison n’empêche pas de faire de superbes carrières, bien au contraire. Beaucoup d’hommes politiques restent d’ailleurs persuadés qu’il s’agit d’un must, d’un plus.
L’homme politique le plus influent du Nigeria, Olusegun Obasanjo (président en 1999 à 2007, il avait dirigé le Nigeria de 1976 à 1979), a lui aussi effectué plusieurs longs séjours en prison, notamment sous le règne de Sani Abacha (de 1994 à 1998).
Poursuivi par la justice sénégalaise dans le cadre des enquêtes sur les biens mal acquis, Karim Wade, le fils du président Wade, qui n’a jamais caché son ambition de succéder un jour à son père, aurait confié, selon la presse sénégalaise, à ses proches qu’un passage par la case prison pourrait servir ses intérêts politiques à long terme.
«Je sais que j’irai en prison mais si ça peut me permettre de contrôler le PDS [le parti démocratique sénégalais, la formation fondée par Abdoulaye Wade] et d’affronter directement Macky Sall en 2017, ce serait une bonne chose. La prison va m’ouvrir les portes du palais présidentiel», aurait-il déclaré à ses intimes.
Et après tout pourquoi pas?, estiment des Sénégalais qui connaissent le pouvoir de la prison sur l’imaginaire collectif.
«Chez nous pour accéder au pouvoir suprême, il faut souffrir, faire de la prison pour prouver que l’on est prêt à prendre des risques», estime Assane, un étudiant dakarois.
Mais, il ajoute aussitôt avec un demi sourire «Mais de là à élire Karim Wade, il y a un pas à ne pas franchir. Même s’il passait autant de temps que Mandela en cellule, je n’aurais toujours pas envie de voter pour lui».
Pierre Cherruau et Marcus Boni Teiga-slateafrique

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