Les Béninois pleurent la mort de leur grand homme, Mathieu Kérékou qui a dirigé le Bénin pendant presque trois décennies. Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1972, l’homme a présidé aux destinées de son pays jusqu’en 2006, avec une interruption de cinq ans entre 1991 et 1996.
Il est
décédé, ce mercredi 14 octobre, au Bénin. Le président béninois Boni Yayi a
décrété une semaine de deuil national. Tous les drapeaux du pays seront mis en
berne.
Surnommé le « Caméléon », cet ancien dictateur rouge qui,
après la transition politique du Bénin, était revenu au pouvoir par les urnes,
a profondément marqué l’imaginaire de son peuple. Dans l’esprit des Béninois,
sa haute figure demeurera longtemps associée aux turbulences et transformations
de leur vie politique postcoloniale.
Dans les livres d’histoire, le nom de Kérékou est devenu
synonyme de la démocratie, l’homme ayant présidé à la première transition
réussie, en Afrique, de la dictature militaro-marxiste à un régime présidentiel
multipartite. D’une certaine façon, grâce à lui, le petit Bénin, enclavé entre
l’immense Nigeria et le minuscule Togo, est devenu un pays modèle pour
l’ensemble du continent.
Retiré de la vie politique active depuis 2006 à l’issue de
son second mandat de président élu, Kérékou partageait sa vie ces dernières
années entre sa résidence de Cotonou et sa retraite à Natitingou, dans le
Nord-Ouest. Adulé par son peuple, il avait fêté ses 80 ans en 2013, avant de
tomber gravement malade l’année suivante. Hospitalisé alors à Paris dans un
état critique, il en était pourtant revenu en pleine forme, mais ses soucis de
santé n’ont cessé de le hanter. La maladie l’a finalement emporté ce 14
octobre.
Mathieu Kérékou appartient à la deuxième génération d’hommes
politiques qui ont pris (parfois arraché) les rênes du pouvoir des mains des
pères des indépendances africaines. Ancienne colonie française, le Bénin, qui
s’appelait alors Dahomey a accédé à l’indépendance en 1960, mais est très vite
plongé dans l’instabilité chronique à cause d’une concurrence féroce pour le
pouvoir entre les anciennes élites coloniales, pour la plupart originaires du
Sud. Dans la première décennie de son existence, le pays a connu quatre coups
d’Etat et autant de régimes militaires et a vu son premier président Hubert
Magacéder le pouvoir aux militaires dès 1963.
Marxisme-léninisme « tropicalisé »
Né en 1933, à Kouarfa, dans le Nord-Ouest du Bénin, Mathieu
Kérékou rejoint l’Ecole des enfants de troupe à 14 ans. Sa formation militaire
le conduit au Mali et au Sénégal. Il étudie ensuite en France, d’abord à Fréjus
(troupes de marine) puis à Saint-Maixent (sous-officier de l’armée de terre).
En 1960, lors de l’indépendance, il est sous-lieutenant, et, l’année suivante,
aide de camp du président Hubert Maga. Il terminera sa carrière avec le grade
de général. Ses pairs de l’armée le reconnaissent comme l’un des meilleurs
officiers de sa génération.
En 1972, avec d’autres officiers, Kérékou participe à un
putsch qui le porte à la présidence de son pays. Le coup d’Etat se déroule sans
un coup de feu. Après une période de transition, l’option socialiste est
choisie et, en 1974, les putschistes imposent le marxisme-léninisme comme idéologie
officielle de l’Etat et la révolution comme horizon.
Dès 1975, le gouvernement procède à la nationalisation des
grandes entreprises et rebaptise le pays République populaire du Bénin afin de
réduire le poids de la tradition séculaire attachée à son ancien nom de
Dahomey. En 1977, le régime est déstabilisé par une tentative de coup d’Etat
perpétré avec l’aide du mercenaire français Bob Denard. Le gouvernement
s’engage dans une politique de répression contre les opposants et surtout
contre les intellectuels dont beaucoup doivent alors fuir le pays. La police
politique fait régner la terreur, torture et emprisonne les récalcitrants dans
la tristement célèbre prison de Ségbana, dans le nord du pays.
Le grand mérite de Kérékou : avoir senti le vent de l’histoire
tourner
La dérive touche aussi la gestion économique. Malgré la mise
en place de programmes de développement économique et social, les communistes
au pouvoir sous l’égide de Kérékou ne réussissent pas à faire décoller
l’économie. C’est la faillite du marxisme-léninisme à la béninoise que les
critiques du régime brocardent sous le nom de « laxisme-béninisme » à cause de
la corruption et le népotisme rampants.
A la fin des années 1980, la situation économique est
catastrophique et le pays doit passer par les fourches caudines du FMI pour
redresser les comptes de la Nation. Les mesures draconiennes imposées par le
gouvernement déclenchent des grèves massives d’étudiants et de fonctionnaires,
paralysant le pays. En décembre 1989, après des mois de contestations
populaires et de pressions diverses, le président Mathieu Kérékou met fin au
règne du parti unique, abandonne la doctrine marxiste-léniniste et convoque la
Conférence nationale des forces vives de la nation, qui doit définir les
fondements d’un ordre nouveau. Cette assemblée inédite réunissant les 493
délégués de l’opposition et du pouvoir se tient du 19 au 28 février 1990 à
Cotonou, sous la présidence de Mgr Isidore de Souza, archevêque de la ville. A
la clôture de la Conférence nationale, Kérékou accepte de mettre en oeuvre
toutes les recommandations dont la suspension de la Constitution de 1977 et la
rédaction d’une nouvelle Constitution, amorçant le changement du régime.
Le grand mérite de Kérékou est d’avoir senti le vent de
l’histoire tourner. Pas seulement en Afrique, mais aussi en Europe où l’année
1989, avec la chute du mur de Berlin, voit émerger un monde nouveau. Le
dictateur dahoméen aurait-il été influencé par les événements en Europe de
l’Est ? « Tout, au Bénin, s’est passé sans lien direct avec la chute du mur de
Berlin et, surtout, avec le discours de François Mitterrand à La Baule auquel
une légende tenace s’attache à associer la démocratisation béninoise, affirme
l’africaniste Francis Kpatinde. La décisiond’organiser la Conférence nationale
a été prise en août/septembre 1989 (avant la chute du mur) et la conférence
nationale s’est tenue en février 1990, quatre mois avant le discours de La
Baule. »
Kérékou va devoir toutefois payer le prix de sa gestion
chaotique du pays pendant les années de dictature. Il perd la présidentielle de
1991 à son challenger Nicéphore Soglo, mais reviendra au pouvoir en 1996, cette
fois, par la voie des urnes.
Un homme à double facette
« C’est sa double facette qui rend Kérékou un personnage
politique fascinant », explique Alioune Fall, professeur du droit
constitutionnel et des institutions politiques africaines à l’université
Montesquieu de Bordeaux. « Après avoir mis en place une dictature communiste
très dure avec suspension de tous les droits fondamentaux, il reniera la
doctrine marxiste-léniniste, allant jusqu’à quasiment demander pardon à son
peuple lors de la Conférence nationale. Qui plus est, le dictateur Kérékou
s’est signalé à l’attention en revêtant l’habit démocratique comme peut-être
jamais aucun chef d’Etat africain n’a su le faire. »
En effet, après sa défaite en 1991, l’ex-homme fort fera
preuve d’une grande maturité politique en se gardant de toutes critiques à
l’encontre de son successeur. Par conséquent, la population porta à son crédit le
caractère pacifique de la transition, d’autant que son successeur Nicéphore
Soglo s’était lancé dans une politique d’obstruction à la mise en place des
institutions démocratiques prévues par la Conférence nationale. L’ex-dictateur
profitera aussi de l’érosion du capital politique de Soglo pour revenir aux
commandes en 1996 sans donner l’impression de vouloir réhabiliter
l’autoritarisme de l’ancien régime. Par ailleurs, s’étant rapproché de l’Eglise
pendant sa traversée du désert, le candidat sut aussi utiliser habilement le
registre du religieux pour emporter la conviction de ses concitoyens. C’était
du grand art !
Légitimé par la volonté populaire, Mathieu Kérékou saura
désormais se situer au-dessus des querelles partisanes, et se fera réélire à la
présidence en 2001 pour un dernier mandat de cinq ans. Depuis la fin de son
mandat électif, en 2006, il s’est toujours gardé de s’immiscer dans la gestion
au quotidien du pays, même si les acteurs de la vie politique venaient
régulièrement le consulter. Il ne s’est pas mêlé non plus de la polémique qui
n’a cessé d’enfler au Bénin depuis 2013 autour de la révision de la
Constitution du 11 décembre 1990 pour permettre à l’actuel chef de l’Etat Yayi
Boni de postuler pour un troisième mandat.
« Mathieu Kérékou aimait dire que les branches de l’arbre ne
pourront jamais se casser dans les bras d’un caméléon », se souvient Alioune
Fall selon lequel l’ex-dictateur fut le meilleur garant de la démocratie
béninoise. Et le spécialiste de déplorer que des caméléons qui se réinventent
comme l’a su si bien faire l’autocrate béninois, soient toujours si peu
nombreux dans la vie politique africaine.(RFI)
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