Le monde est-il prêt à faire face aux bouleversements liés à l’eau ? De telles perturbations sont en effet inévitables et sont déjà d’actualité.Des écologistes, des dirigeants et des professionnels de l’eau se sont réunis récemment à Chatham House, à Londres, pour envisager l’avenir. L’Asie serait le continent où les problèmes sont les plus graves à l’heure actuelle.
« La situation hydrique dans d’autres coins du monde nous
inquiétait – cela reste une question très importante en Afrique – mais
nous n’avions pas réalisé que l’accroissement de la demande alimentaire
viendrait d’Asie en raison de la croissance économique et démographique que
connaît le continent. Des quantités astronomiques d’eau douce sont déjà
utilisées pour l’agriculture. L’Asie est la zone la plus sensible [...] et je
dirais que les premiers gros problèmes vont apparaître d’ici 2020 ou 2030 », a
dit à IRIN Pavel Kabat, de l’Institut international pour l’analyse des systèmes
appliqués (IIASA), à Vienne.
Soixante-dix pour cent de la consommation mondiale en eau
est destinée à l’agriculture, et il y a fort à parier que c’est de là que
viendra la crise. « En Inde, 75 pour cent de l’eau utilisée pour l’irrigation
provient des nappes phréatiques », a dit M. Kabat, « et nous supposons que cela
ne va pas changer ». Il a ajouté que le niveau des nappes phréatiques avait
baissé de jusqu’à cinq mètres par an dans certaines régions d’Europe et des
États-Unis, et que des lois avaient dû être adoptées pour limiter la quantité
d’eau puisée dans les nappes phréatiques pour l’agriculture. Selon lui, la même
chose pourrait se produire en Asie.
La qualité de l’eau est également inquiétante. Avec la
réduction du débit d’eau douce des fleuves asiatiques atteignant la côte et
l’élévation du niveau de la mer, les deltas du Brahmapoutre, du Gange et du
Mékong souffrent d’une intrusion d’eau salée, à tel point que dans certaines
régions, les cultures habituelles ne peuvent plus pousser en raison de la
salinité du sol. Certaines zones côtières du Bangladesh sont déjà impropres à
l’agriculture.
Les pays développés ne sont en aucun cas à l’abri des
problèmes à venir. Dans certaines régions des États-Unis, on puise dans
d’anciens aquifères pour pouvoir cultiver des zones naturellement désertiques.
Ces réserves d’« eau fossile » s’épuisent rapidement et ne peuvent pas être
reconstituées. Selon un intervenant du colloque, certaines nappes phréatiques
seront bientôt épuisées. Les régions où elles se trouvaient seront rapidement
désertées, car les gens qui s’y sont installés ne l’ont fait que parce qu’ils
pouvaient cultiver sur des terres irriguées. Cette perspective est si
alarmante, a-t-il dit, que « les décideurs rechignent à s’atteler au problème
».
De l’autre côté de la frontière, au Mexique, la ville de
Mexico se trouve dans une situation intenable. La capitale souffre déjà d’un
déficit hydrique grave que vient aggraver une baisse des précipitations de près
de 30 pour cent. La situation est exacerbée par le fait que les services
publics de la capitale sont subventionnés par le gouvernement. L’eau y est donc
moins chère qu’à la campagne. La population augmente par ailleurs à une allure
vertigineuse. Or, lorsque les consommateurs sont habitués aux subventions, il
est très difficile d’introduire des prix plus réalistes.
Selon Polioptro Martinez Austria, directeur de l’Institut
mexicain d’hydrologie, les gestionnaires de l’eau ne peuvent pas résoudre ce
problème à eux seuls. « À l’heure actuelle, l’eau est très fortement
subventionnée dans la région », a-t-il dit à IRIN. « Les aquifères sont donc
surexploités et la population n’est pas suffisamment sensibilisée au problème
de la consommation de l’eau pour l’économiser. Je pense qu’une nouvelle politique
de développement urbain est nécessaire si nous voulons résoudre ce problème. »
« En tant que scientifiques, nous disposons de nombreuses
études et de scénarios pour les 10, 20, 30 prochaines années. Mais ce sont des
échéances trop éloignées pour que les dirigeants puissent agir »
La situation qui prévaut en Inde, au Bangladesh, dans les
régions arides des États-Unis et à Mexico donne l’impression d’une terrible
fatalité, comme un accident de voiture qui se produit au ralenti. Or, les
responsables politiques ne savent pas gérer ce genre d’événement à retardement.
« Nous savons que cela doit arriver », a dit M. Kabat, « mais j’ai le regret de
dire que les gouvernements du monde entier sont incapables d’envisager les
choses au-delà de la prochaine période électorale. En tant que scientifiques,
nous disposons de nombreuses études et de scénarios pour les 10, 20, 30
prochaines années. Mais ce sont des échéances trop éloignées pour que les
dirigeants puissent agir. »
Outils stratégiques
Lors du colloque de Chatham House, des outils stratégiques
ont été proposés pour remédier aux problèmes liés à l’eau. La question des
tarifs a été évoquée, ainsi que la création de marchés de l’eau, où les droits
de consommation d’eau pourraient être achetés, vendus ou loués.
Un tel marché fonctionne déjà avec un certain succès dans
le bassin Murray-Darling, en Australie. Le gouvernement a « dissocié » les
droits fonciers des droits à l’eau. Le fait d’avoir une source d’eau sur ses
terres, qu’il s’agisse d’une rivière ou d’une nappe phréatique, ne donne plus
automatiquement au propriétaire le droit de l’utiliser. Les droits en eau qui
sont attribués peuvent être vendus de manière permanente ou temporaire. Lors de
l’extrême sécheresse qui s’est abattue récemment sur la région, les
agriculteurs ont cessé de cultiver les plantes peu rentables et ayant de forts besoins
en eau comme le riz. Ils ont vendu l’eau qui leur avait été attribuée à des
agriculteurs qui cultivaient des plantes plus lucratives et moins
consommatrices d’eau comme le raisin. Les revenus obtenus de cette manière leur
ont permis de se maintenir à flot pendant toute la période de sécheresse,
jusqu’à ce qu’ils puissent reprendre leur activité agricole habituelle.
Les discussions concernant les tarifs ont révélé que de
nombreux pays ne faisaient pas payer du tout la consommation d’eau de leurs
habitants et que certains gouvernements appliquaient une politique de prix
dégressifs qui favorisait les grands consommateurs d’eau.
La Chine, qui vendait traditionnellement son eau à très bas
prix, commence à pratiquer des tarifs plus élevés et à adopter des grilles
tarifaires progressives : plus le consommateur utilise d’eau, plus celle-ci lui
coûte cher. Puisque les systèmes varient selon les villes, une étude
comparative menée récemment a permis de montrer que la tarification avait
réellement un impact. La consommation a fortement baissé à Pékin, où les prix
sont plus élevés et la tarification progressive est plus agressive, alors que
la consommation continue d’augmenter dans d’autres villes.
En ce qui concerne la consommation à l’échelle
internationale, les participants au colloque ont remarqué que l’eau était «
partout et nulle part » et touchait bien d’autres sujets. Or, aucune agence des
Nations Unies ne se consacre exclusivement à la question de l’eau, ce qui
reflète peut-être le fait que, s’il existe un seul climat et une seule
atmosphère, les systèmes de bassins hydrographiques et d’aquifères sont
nombreux : certains sont gravement surexploités, tandis que d’autres sont
correctement alimentés.
Une utilisation négociée
Or, les systèmes hydrographiques transcendent les
frontières politiques et, tandis que les pénuries s’accentuent, l’utilisation
de l’eau devra être négociée. Tariq Karim, ambassadeur du Bangladesh à Delhi,
possède une grande expérience de la négociation d’accords sur le partage des
ressources en eau, mais il a dit à IRIN qu’un changement d’approche était
nécessaire. « Lorsque vous parlez de partage, vous parlez de diviser quelque
chose », a-t-il dit. « Or, diviser, c’est comme se répartir un butin. Ça crée
des disputes. D’ailleurs, il est impossible de diviser une rivière ou de la
segmenter. Il est plus sensé de parler de gestion collective des rivières. »
« Au Bangladesh, le territoire ne s’agrandit pas, mais la
population croît et 80 pour cent des habitants vivent de l’agriculture. C’est
donc un sujet absolument crucial pour nous. »
eb/cb-gd/ag/amz -irinnews.org

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