Nicholas Westcott est directeur général Afrique du service d'action extérieure de l'Union européenne. Selon ce haut fonctionnaire européen, les questions de sécurité seront au coeur du quatrième sommet Union européenne-Afrique. Une condition indispensable au développement du continent.
Interview
Jeune
Afrique : L'Union européenne (UE) insiste pour développer des relations avec
l'Afrique "au-delà de l'aide au développement". Qu'est-ce que cela
signifie exactement ?
Nicholas
Westcott : L'expression désigne l'ensemble de nos relations avec l'Afrique,
qu'elles soient politiques, économiques, sociales ou culturelles. C'est ce
qu'avait défini le deuxième sommet UE-Afrique de Lisbonne en 2007.
Aujourd'hui,
l'étendue de notre coopération est beaucoup plus vaste que le champ de
compétences initial. Sur les questions de paix et de sécurité notamment, notre
collaboration a progressé de manière spectaculaire ces derniers temps. Nous
avons noué un partenariat équilibré, inscrit dans la durée, fondé sur une
logique d'investissement et non plus d'aide.
Les accords
de partenariats économiques (APE), en passe d'être signés avec les pays de la
Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), sont-ils
inclus dans cette nouvelle approche ?
Oui. Ces
accords ont pour objet de redéfinir nos relations commerciales avec nos
partenaires africains. Nous maintenons le libre accès au marché européen tout
en rendant ces nouveaux accords compatibles avec les règles de l'Organisation
mondiale du commerce [OMC]. Tout cela dans une logique d'intégration régionale
chère à l'Europe.
Les
négociations ont été longues et les deux parties ont dû faire d'importantes
concessions, mais nous sommes arrivés à une solution satisfaisante pour tous.
Il n'était pas question de libéraliser complètement les marchés du continent.
La plupart des pays n'y sont pas prêts. L'accord spécifie que les États
africains sont tenus d'ouvrir 75 % de leur économie, mais à eux de choisir les
secteurs clés qu'ils souhaitent contrôler. Ils ont vingt ans pour le faire et
préparer leurs industries.
Il semble
que l'UE ait eu quelques difficultés avec ses partenaires africains pour
définir le programme du quatrième sommet UE-Afrique, qui va se tenir en
avril...
C'est
inexact. S'il y a eu parfois quelques tensions, nous nous sommes accordés assez
vite sur les différents sujets que nous souhaitions aborder et qui ont été
réunis sous le triptyque Peace and Prosperity for People ["paix et
prospérité pour les peuples"]. La formule peut sembler un peu convenue,
mais nous voulions qu'elle soit le plus ouverte possible.
Les
rencontres vont se concentrer sur quelques thèmes, au premier rang desquels les
questions de sécurité et de gestion des conflits. Dans ces domaines, les
avancées sont notables, même s'il reste encore à optimiser les capacités
d'intervention des pays africains.
Il en va de
même pour nos relations économiques et commerciales. Si nous voulons doper
l'investissement en Afrique et promouvoir le secteur privé local, il faut
améliorer le climat général des affaires.
Nous n'avons
aucun intérêt à voir notre voisin le plus proche sombrer dans l'instabilité.
L'arrivée
des pays émergents comme la Chine, l'Inde ou le Brésil sur la scène africaine
a-t-elle poussé l'UE à repenser sa relation avec le continent ?
Bien sûr, et
c'est très stimulant. Que d'autres pays financent des projets en Afrique est
une excellente chose pour les Africains puisque cela permet de soutenir la
croissance économique du continent.
L'Europe
conserve néanmoins d'importants avantages comparatifs. Après plus d'un siècle
de relations rapprochées, nous connaissons bien le continent et ses besoins. Sur
beaucoup de dossiers, à commencer par celui de la sécurité, c'est l'Europe qui
aide l'Afrique. Nous sommes les seuls à importer des produits manufacturés et
non pas uniquement des matières premières. La proximité géographique de notre
marché nous rend incontournables. Nous sommes certainement son partenaire le
plus "compatible".
Notamment
dans le domaine de la sécurité...
Nous n'avons
aucun intérêt à voir notre voisin le plus proche sombrer dans l'instabilité. La
piraterie dans la région de la Corne ou la menace terroriste au Sahel ont un
impact direct sur la situation européenne.
Pour être
efficace, notre aide doit être dispensée dans un milieu pacifié. Nous
maintiendrons notre contribution, sur le long terme si nécessaire, tout en
gardant l'objectif de voir l'Afrique assurer sa propre sécurité un jour.
Pour cela,
nous concentrons nos efforts sur les capacités d'intervention et de défense. À
l'échelle locale, en entraînant les troupes sur le terrain ; à l'échelle
régionale, en participant à la définition de la future architecture sécuritaire
demandée par les Africains eux-mêmes.
Le fait que
la diplomatie allemande prenne de plus en plus de poids à Bruxelles peut-il
changer l'approche européenne sur le continent ?
Certes,
l'Afrique n'est pas la principale priorité des Allemands. Mais d'autres pays
membres, notamment ceux de l'Est et les pays baltes, montrent un réel intérêt
pour le continent. La politique africaine de l'UE n'est plus uniquement entre
les mains des anciennes puissances coloniales, mais réside aussi dans celles de
pays ayant acquis leur indépendance récemment.
L'arrivée de
Nkosazana Dlamini-Zuma à la tête de l'Union africaine [UA] a-t-elle fait
évoluer les relations de travail entre l'UE et l'organisation panafricaine ?
Nos
relations sont trop solides pour qu'elles puissent être altérées par qui que ce
soit. Mme Dlamini-Zuma a pris la tête de l'UA avec l'objectif de la rendre plus
efficace, et nous encourageons cette démarche. Nos intérêts restent identiques,
même si, en effet, le parcours politique et les méthodes de travail de
l'actuelle présidente sont très différents de ceux de son prédécesseur.
Le drame de
Lampedusa a-t-il détérioré les relations UE-Afrique ?
Il a servi
de piqûre de rappel. Les deux rives de la Méditerranée veulent à tout prix
éviter ces drames à répétition. Personne ne devrait être forcé de quitter son
pays, que ce soit pour des raisons politiques ou économiques.
Les deux
parties semblent pourtant avoir des priorités différentes sur la question...
L'Afrique
voudrait voir l'Europe accepter autant d'immigrés que possible. Ce n'est pas
envisageable. Le sujet est politiquement très sensible au sein de l'Union.
Mais il
n'est pas question non plus de fermer la porte. D'abord, parce que nous avons
des obligations internationales à respecter concernant l'accueil des réfugiés.
Ensuite, parce que l'Europe aura besoin de l'immigration pour compenser le
vieillissement de sa population. Les proportions de cette immigration doivent,
en revanche, rester acceptables pour les pays d'accueil, qui, de leur côté,
doivent assurer le meilleur traitement possible aux populations migrantes.
Comment
voyez-vous évoluer les relations entre l'UE et l'Afrique ?
Les
problèmes existent évidemment, mais nous partageons les mêmes vues sur les
sujets fondamentaux que sont la sécurité, la justice ou les droits de l'homme.
Notre compréhension mutuelle est bien meilleure que par le passé.
Nous sommes
un peu comme un couple : après vingt années de vie commune, les relations
deviennent plus simples, plus constructives.
L'Europe est
toujours le premier partenaire commercial de l'Afrique, son premier
investisseur et son premier allié militaire. Nous n'avons pas d'autre choix que
de travailler ensemble.(Jeuneafrique.com)

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