Sous
Ahidjo, le Cameroun avait les indicateurs sociaux et économiques les plus
élevés d’Afrique. Le PIB, l’espérance de vie et les salaires du personnel de
l’Etat étaient élevés et le chômage faible. Les revenus du Cameroun dépendaient
de plusieurs secteurs agricoles et il profitait de la hausse des prix mondiaux
des denrées agricoles à la fin des années soixante dix.
Voici
les notes transmises en 2006 par Niels Marquardt, alors ambassadeur des
Etats-Unis au Cameroun.
Résumé
Après
46 ans d’indépendance, le Cameroun n’a connu que deux présidents, Ahmadou
Ahidjo (1960-1982) et Paul Biya (depuis 1982) ; Ahidjo, charismatique et homme
de décision, a géré un Etat à parti unique (monolithique) où les citoyens
n’avaient pas droit au leadership. Sous Ahidjo, l’économie était florissante,
le pays présentait alors les indicateurs sociaux et économiques les plus élevés
du continent. Depuis lors, Biya a transformé le pays en une démocratie
multipartiste avec un accent sur les droits de l’homme et les libertés civiles.
Son bilan économique par contre a été marqué par de lourdes dettes, la
corruption, dix années d’une économie désastreuse et une chute vertigineuse des
indicateurs sociaux. Depuis sa réélection en 2004, Biya semble réfléchir sur
son héritage et a engagé son gouvernement dans une approche sérieuse de reforme
économique et de restructuration qui commence à porter des fruits. La question
cardinale est de savoir si Biya est capable d’ingéniosité pour contourner son
héritage négatif de corruption, stagnation et négligence au cours des cinq
prochaines années.
Fin
de résumé
Le
dilemme de Biya
Après
46 ans d’indépendance, le Cameroun n’a connu que deux présidents, Ahmadou
Ahidjo (1960-1982) et Paul Biya (depuis 1982). En novembre 2005, la longévité
du président Biya au pouvoir a dépassé celle d’Ahidjo ; il fait face à la
limite constitutionnelle de mandat en 2011 quand il aura 78 ans. Cet
d’anniversaire a conduit beaucoup de Camerounais à comparer les deux régimes.
En fait, Ahidjo a bénéficié du temps et de la nostalgie dans cet examen
lorsqu’on revoie sa présidence en rose comme une période de croissance, de
développement sans crime ni corruption. La présidence de Biya a connu une
dévaluation de la devise, une crise économique, une corruption endémique, des
problèmes sociaux cruciaux à l’image du Vih/Sida mais, à l’inverse, Biya a
quand même apporté une sorte de démocratie marquée par une indéniable ouverture
des libertés civiques. Au finish, chacun des régimes a ses forces et ses
faiblesses et tous les deux réunis reflètent le chemin emprunté par la plupart
des pays africains, c’est-à-dire d’une économie initiale florissante après les
indépendances à une économie à croissance limitée avec des reformes et une
démocratie réelles en passant par la stagnation et plusieurs crises
économiques.
Les
hommes et leurs politiques
Ahmadou
Ahidjo était un musulman du Nord Cameroun. Il a mis en place une structure
basée sur un équilibre régional et ethnique qui domine encore le microcosme
politique au Cameroun aujourd’hui. Cette structure tient compte de la
distribution des postes ministériels et des nominations dans les grands corps
de l’état, avec des postes clés réservés aux natifs des certaines régions.
Réputé comme charismatique et homme de décision, Ahidjo a régulièrement
parcouru le pays du nord au sud et de l’est à l’ouest et rencontre de nombreux
citoyens. Il a centralisé son pouvoir autour de lui et de son bureau, prenant
rapidement d’importantes décisions sur la base de sa propre connaissance du
problème. Il a utilisé la force pour réprimer la rébellion dans le sud et les provinces
anglophones avant et après l’indépendance. Pendant son règne, les droits de
l’homme au Cameroun n’existaient pas ; C’était l’époque de l’état parti unique
où les citoyens n’avaient pas droit au leadership d’une part et de d’autre
part, il ne tolérait pas de corruption dans son gouvernement.
Paul
Biya pris le pouvoir en 1982 par décret du président Ahidjo (Biya a été Premier
ministre sous Ahidjo pendant 7 ans). C’était pour tenter d’apaiser la pression
des bailleurs qui réclamaient de basculer vers la démocratie avec un changement
nominal de régime alors qu’il continuerait à régner à travers Biya. Il s’est
avéré que Biya avait ses propres ambitions et très vite, il a choisi son propre
couloir. Beaucoup pensent que, en représailles, Ahidjo était derrière le coup
d’état manqué de 1984. Ahidjo a nié ses allégations au cours d’une interview
radiodiffusée un jour après le coup mais a ajouté que «si ses partisans étaient
derrière ce coup, il réussirait». Ahidjo alla en exil volontaire au Sénégal où
il mourut il y a quelques années. Ses restes mortuaires n’ont jamais été
rapatriés pour être enterrés au Cameroun ce qui est devenu une source de
tension politique et un point de polarisation entre les deux présidents.
Biya
est un chrétien du Sud. Il est plus renfermé, voyageant rarement à l’intérieur
du pays et dans les pays africains. A part ses voyages en Suisse, France et
parfois l’Allemagne, il va rarement à l’étranger et se montre rarement en
public. Il a perpétré la tradition politique d’équilibre ethnique et régional
pour la plupart des postes gouvernementaux et concentrer le pouvoir entre ses
mains. Son processus (style) de prise de décision est cependant très lent et
délibéré, prenant la décision seulement après examen profond par lui-même et
apports de plusieurs conseillers de confiance sur une trop longue période. (Par
exemple, la formation d’un gouvernement prendrait des mois). Ainsi son
processus de prise de décision est fatigant et ineffectif. La première décennie
du règne de Biya a perpétré l’état parti unique marqué par des droits de
l’homme bafoués surtout après la cascade de rumeurs de coup d’Etat des années
80. Depuis 1982, Biya s’est présenté trois fois aux élections, avec chaque
élection progressivement plus libre et correcte que la précédente. Depuis 1992,
le Cameroun a aussi connu ses partis politiques d’opposition (plusieurs
centaines en fait) et une presse libre. De plus, le Cameroun a connu une
amélioration nette du respect des droits de l’homme au cours de six dernières
années.
Une
autre différence de taille entre les deux hommes est que durant le règne de
Biya, le régime militaire a pris un relent tribal réel. Alors que l’équilibre
ethnique reste de mise dans l’ensemble des Forces armées en général, la garde
présidentielle entière et la plupart des officiers généraux sont Béti, membres
de l’ethnie de Biya. Beaucoup pensent que la réaction de Biya à la tentative de
coup d’état de 1984 était de promouvoir les bétis (les seuls en qui il a
vraiment confiance) à des postes supérieurs de commandement militaire. D’autres
pensent que cela reflète la volonté des membres de la région de Biya de
conserver le pouvoir en créant un corps militaire qui empêcherait tout non
sudiste d’accéder au pouvoir.
En
1996, une nouvelle Constitution entérine certaines avancées de Biya en matière
de démocratie et élabore une feuille de route pour la décentralisation du
pouvoir de la capitale aux provinces. Cependant cette Constitution reste à
moitié appliquée avec beaucoup de problèmes encore réglementés par la constitution
de 1972. L’élection de 2004 était la dernière de Biya sous la Constitution de
1996. En 2011, les Camerounais vont pour la première fois élire un nouveau
président.
L’héritage
économique
Sous
Ahidjo, le Cameroun avait les indicateurs sociaux et économiques les plus
élevés d’Afrique. Le PIB, l’espérance de vie et les salaires du personnel de
l’Etat étaient élevés et le chômage faible. Les revenus du Cameroun dépendaient
de plusieurs secteurs agricoles et il profitait de la hausse des prix mondiaux
des denrées agricoles à la fin des années soixante dix. Ahidjo utilisait ces
revenus dans les plans concertés de développement quinquennaux. Les produits
étaient régulés et vendus par des sociétés para publiques afin d’assurer un
maximum de revenus à la fois à l’Etat et aux producteurs (paysans), réduisant
le développement d’un secteur privé. Une grande partie du Cameroun moderne a
été pensée et construite sous Ahidjo. Le régime d’Ahidjo a aussi généré
certains des meilleurs produits du Cameroun comme sa main d’oeuvre bien formée.
Bénéficiant de l’héritage colonial en matière de tradition et de structures
éducatives, le Cameroun a généré de nombreux lettrés et des travailleurs
éduqués.
L’héritage
économique de Biya est mi-figue mi-raisin. Après la découverte du pétrole en
1977, les revenus générés par le pétrole ont fait croire au Cameroun qu’il
pouvait emprunter pour couvrir les pertes dues à la chute de cours mondiaux des
produits agricoles. Essayant de supporter les lourdes subventions des
structures para publiques construites sous Ahidjo, le Cameroun a commencé à
encourir une lourde charge de dettes. Ce qui a été aggravé par les effets
dévastateurs de la dévaluation du franc CFA (fixé à un taux fixe depuis 1958).
La fin des années 80 était une période de sévère récession de laquelle le
Cameroun est en train de sortir.
En
1988, le Cameroun a commencé ses premiers efforts pour faire face à la crise
financière en se soumettant au programme du FMI. Les 50% de dévaluation du CFA
ont permis de stimuler quelque croissance dans l’économie mais les problèmes
structuraux sous-jacents causés par le service publique, le grand nombre de
sociétés para étatiques et la lourde dette exigent serrer sérieusement la
ceinture. En réponse à l’exigence initiale du FMI demandant la réduction de
moitié des salaires des personnels de la fonction publique, le gouvernement
Biya a conservé tous les postes mais réduit les salaires de moitié.
Brusquement, en deux ans, une large frange de la main d’oeuvre a perdu 75% du
pouvoir d’achat. Beaucoup pensent que cet effet était le point de départ de
problèmes de corruption que l’on connaît, car chacun exploite les opportunités
que lui offre sa position dans l’échiquier. L’incertitude du travail, résultant
de multiples programmes du FMI (qui a obligé les privatisations et les
liquidations de sociétés para publiques) a aussi plongé beaucoup de doute et
d’instabilité dans la bataille pour le travail.
Après
beaucoup de faux départs et de détours, le Cameroun a finalement atteint le
point de pays pauvre très endettés le 28 avril. Ceci permettra la remise de
près de 2/3 de dette extérieure. Les plans de Biya consistent à utiliser les
bénéfices de cette remise de dette combinés à une solide campagne
anti-corruption, pour favoriser des changements économiques positifs. Les
objectifs sont d’investir lourdement sur la santé et l’éducation pour faire
face aux problèmes causés par le Sida et le paludisme et de ramener le niveau
et les standards de l’éducation au niveau de ceux de l’ère Ahidjo. Les
infrastructures, spécialement à Douala et certaines routes, nécessitent d’être
également refaites.
Paul
Biya préoccupé par son héritage ?
En
1991, au cours d’une interview sur une chaîne de télévision française, Biya a
déclaré qu’il aimerait qu’on se rappelle de lui comme «l’homme qui a apporté la
démocratie au Cameroun». Mais depuis sa réélection en 2004, Biya semble réviser
son héritage et sa vision. Pendant que politiquement, il semble laisser d’assez
bons points, économiquement, le Cameroun présente au mieux un visage mitigé et
n’est certainement pas le pays dont Biya a hérité. En effet, Biya a demandé
avec rhétorique à un ambassadeur «Quelle fierté aurai-je si je laissais le
Cameroun dans cet état aujourd’hui ?».
Depuis
2004, Biya a engagé son gouvernement dans une sérieuse approche économique et
de restructuration qui a aboutit au point d’achèvement PPTE. Il n’est cependant
pas clair si ces réformes sont assez profondes pour produire des avancées
économiques importantes en 2011 avant l’élection présidentielle. Malgré des
sérieux efforts pour combattre la corruption, qui pourraient relever les
indicateurs économiques et sociaux, si dans l’ensemble les résultats
économiques ne sont pas à la hauteur des objectifs de Biya, l’on se demande si
Biya pensera que sont héritage politique est suffisant pour laisser le pouvoir
à la fin de son mandat constitutionnel, ou s’il voudra essayer de briguer un
autre mandat afin de laisser un véritable héritage.
Source : @camerounliberty

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